En d'autres termes, la cohésion d'un petit milieu dont l'homogénéité était affermie par sa ségrégation vis-à-vis des autres groupes sociaux, la valeur réduite de l'outil de production et le faible volume des apports assurés de débouchés sur un plan local, contribuerait dans cette première hypothèse à expliquer cet anachronisme institutionnel apparent que sont les communautés de prud'hommes. "Nos pêcheurs... vivent fermés sur eux-mêmes, groupés autour de leurs prud'homies, régulateurs de la vie locale" (25) écrivait un auteur quelques années avant la Seconde Guerre mondiale.

Cette première explication, qui repose effectivement sur des données objectives sérieuses, mérite selon nous d'être prise en considération. Suffit-elle cependant pour rendre compte dans sa totalité du phénomène de pérennité de l'institution et en particulier de l'attachement très vif qu'ont toujours manifesté à cette dernière les professionnels ? Car cet attachement, tout au long de l'histoire jusqu'aux années récentes, ne s'est jamais démenti ; ce fait est d'autant plus intéressant à noter qu'il est unique, toutes les autres institutions similaires - communautés de pêcheurs, organisations interprofessionnelles - qui furent créées par la suite, n'ayant jamais rencontré, loin s'en faut, le même assentiment de la part des intéressés. On peut donc raisonnablement penser que cette fidélité séculaire des pêcheurs envers leurs prud'homies n'a pas été étrangère à la survie de cette institution, mais comment expliquer cette fidélité ? C'est là une question difficile, à laquelle il n'est pas en notre pouvoir de répondre ; tout au plus voudrait-on à ce stade de l'analyse livrer ici le résultat de quelques observations et l'hypothèse que nous émettons à son sujet.

LES INSTITUTIONS DE LA PECHE MARITIME - HISTOIRE ET EVOLUTION - p.145